Le livre des sables

Il est écrit quelque part, sur les pages d’un livre trop longtemps oublié, remisé dans le grenier de la mémoire des hommes, l’histoire d’un homme. Cet homme, dont le soleil avait brûlé la peau, où le temps et le vent avaient creusé sillons et ravins, visage où, comme le parchemin que l’on déroule, chaque ride avait sa propre histoire, cet homme donc, cheminait.

Navigateur du désert, le sable était son océan. Il avait pu croiser les princes d’Orient, côtoyer Haroun-Al-Rashid ou écouter les contes de la belle Shéhérazade. Il aurait pu cheminer jusqu’à Bagdad et y faire fortune, savourer un repos mérité après des semaines d’errance dans la mythique cité de Samarcande, ou se faufiler dans les ruelles étroites des souks, entre échoppes chatoyantes, luxueuses argenteries ou étales chargées de montagnes d’épices multicolores.

Il aurait pu être roi, guerrier ou savant, parler aux étoiles qui, en échange, lui auraient dévoilé l’avenir, être calligraphe et enserrer dans les élégantes volutes de son écriture toute la puissance d’un message mystique que seuls maîtrisent les plus grands. Il aurait pu être soufi, derviche tourneur et s’élever vers le divin dans un tourbillon incantatoire.

Il aurait pu apprendre, puis enseigner à son tour les dires du Prophète et guider les premiers pas hésitants de ses jeunes semblables dans leur découverte du Livre.

Il aurait ou être navigateur et revenir, tel Sinbad, chargé d’histoires et de contes comme d’autres sont revenus chargés d’épices, de soieries.

Il aurait ou mourir les armes à la main, dans la gloire de ceux qui se distinguent des faibles, le visage baigné par la lumière du Croyant en lutte contre l’Infidèle et repousser définitivement ce dernier hors les murs de la Ville Sainte, Al Aqsa.

Délaissant alors les travaux guerriers, reposant bouclier à pointe et cimeterre, il aurait alors composé des poèmes, prenant ainsi la suite d’Ibn Al Arabi, et ajoutant à un déjà considérable trésor littéraire quelques joyaux supplémentaires d’homme de lettres raffiné. Il aurait pu être mathématicien ou médecin, tutoyer Avicenne et Averroès, retrouver les manuscrits des antiques que la chrétienté avait voulu oublier, les tenant pour impurs.

Oui, il aurait pu être tout cela, conjuguer gloire et plaisirs, rafinnement et grandeur d’âme. Mais il n’en est rien.

Cet homme est simplement l’ami du désert, chargé par le Destin de conduire son improbable caravane à travers pierres et dunes brûlantes, soumis à la chaleur du jour et au froid intense de la nuit, dans ce pays qui ne connaît de nuances que des couleurs, Jour et Nuit, Vie et Mort à la fois, Yin et Yang dirait-on sous d’autres latitudes. Partout et nulle part. Son palais est un bout de tente plié et déplié chaque jour. Sa fortune ? Trois chameaux et une théière. Son pays ? Il ne connaît pas les frontières parfois absurdes des cartes dressées par les hommes. Là où s’étend le désert, là est sa patrie. Lui seul en conaît chaque recoin, chaque oasis. Les étoiles sont ses amies et l’accompagnent dans son cheminement à la nuit tombée.

Qu’importe son but, l’essentiel reste qu’il sache où il se trouve. Le temps se compte pour lui en levers et en couchers de soleil. Leur lui importe peu, car personne ne lui a jamais fixé de rendez-vous. Personne si ce n’est son Destin. Il le sait, depuis fort longtemps déjà.

Sa mort ne sera qu’un étape, non une fin. Caravansérail de l’existence, étape obligée avant de pouvoir, tels les fils du Nil, monter dans la barque solaire et accompagner le dieu Rê dans sa course.

Connaît-il le nom des sept anges terribles de la tribu des Shaittans, le nom de ceux qui ouvrent les sept portes conduisant à Al Jannah Al-Adn, le jardin d’Eden, ou est-il lui-même accompagné de ce poète à la clef d’or sous la langue, ainsi qu’il est dit dans une légende dankali ?

Toujours est-il qu’il écrit. Il trace son histoire dans ce grand livre qu’est le désert. Le vent croit pouvoir effacer les trats patiemment tracés dans le sable, mais cela fait sourire le voyageur car au fond de lui-même il sait que ce qui a un jour été écrit dans le Livre des Sables le sera pour toujours.

Licence Creative Commons
Le livre des sables de Gilles Fournel est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d'Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une œuvre à http://wp.me/p2q2Jl-n.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s